UN CRI DU COEUR
Maman ! Maman !
Chaque nuit, c’est le même rêve.
J’essaie de me rendre à la gare pour prendre le train ou au port pour embarquer sur le bateau. Il fait nuit. C’est toujours la même chose : soit le train est en retard et je le rate ou je monte dans le train et il déraille. Lorsqu’il s’agit de bateau, une tempête se lève et personne ne peut embarquer sur le bateau, ni moi.
Quelque fois aussi, je décide de partir à pied à l’étranger ou je ne sais ou. Je rencontre toujours une rivière où le pont n’est qu’un tronc d’arbre pourri. J’ai peur de me noyer, alors je reste et ne pars plus. Quelquefois, la rivière est tellement profonde que je ne peux pas la traverser.
Je sais, Maman, que c’est toi que je ne veux pas quitter. Notre séparation fut si douloureuse que j’essaie de refaire ce passé qui m’a séparé de toi. C’est aussi ce que mon psychanalyste m’a dit.
Le pire, c’est que je ne suis pas capable de décider de venir te voir et d’être capable de le faire parce que je n’ai pas d’argent. Je sais que tu es dans ma tête et que c’est le seul royaume de notre rencontre.
Tu te rappelles, Maman, nous nous sommes quittées depuis 22 ans déjà. Je t’ai quittée, toi et notre papa que j’aimais tant. Depuis, je ne t’ai plus revue. Ta photo de 20 ans, plus jeune que tu serais maintenant est désormais au chevet de mon lit et elle me rappelle mon enfance.
... Ton sein si volumineux qui me nourrissait et que je prenais dans mes bras sans voir passer le temps.
... Oh ! Maman, que tu me manques.
... Nos promenades dans les champs alors que tu me promenais sur ton dos.
... Les chansons que tu me chantais pour m’endormir.
... Le son de l’eau qui coulait de la rivière lorsque nous nous y lavions après une dure journée de labeur dans les chants, tout ça Maman...
... Les journées ou papa n’avait pas assez d’argent et où tu t’énervais à nous expliquer pourquoi on devait manger des légumes ou du riz pour deux semaines.
... L’eau qui pour un jour se mit à manquer dans la rivière.
... Les petits bonheurs et les grands que nous avons vécu ensemble. Pourquoi, Maman, ne pouvons-nous plus les partager ?
... Je n’ai pas oublié le soleil ardent du désert qui ne cessait de nous noircir ou les nuits froides qui me rapprochaient de toi sur le grabat où nous dormions.
Oh ! Ciel.
Oh ! Ma mère, je pense à toi. Comme le disait Camara Laye : « Femme noire, femme africaine, oh toi ma mère, je pense à toi. Femme des champs, femme du grand fleuve... ». Tu vois, Maman, un jour, elles émergent, les blessures de la petite enfance. Une image, un mot, un geste, un odeur, un son, un goût, ouvrent une plaie intérieure qui n’a jamais cessé de saigner. On a essayé de l’oublier, mais hélas!
On la soigne ou elle se transforme. Une maladie qu’on explique mal et une question : Pourquoi? Qui est souvent suivie par des réponses en Si, Si, Si.
Maman, je suis si perdue sans toi!
L’autre jour, dans un centre d’achat de ma ville au Canada, j’ai vu une femme qui te ressemblait, noire comme toi. Je l’ai suivie, je lui ai parlé de toi et je l’ai demandée de m’accompagner sur un banc dans un lieu discret...
Là-bas, je l’ai suppliée de me prendre dans ses bras et me bercer. Elle était forte comme toi, heureusement. Je lui ai parlé de toi et raconté ma vie. Elle a fait ce que je lui ai demandé sans poser aucune question tellement son désarroi la préoccupait. J’ai beaucoup pleuré et je lui ai montré une de tes photos que j’avais dans mon sac. Imagine quel jour c’était, Maman! C’était ma fête.
Et oui, c’était ma fête. Et c’était un des plus rares cadeaux que je me suis offert. La dame est partie, me laissant seule avec toi dans la tête.
Maman, tu sais que je suis arrivée dans ce pays avec mon frère depuis 22 ans. Nous avons vécu dans une chambre pendant 4 mois et depuis, j’ai appris tant de choses. L’infirmière de l’école m’a montré comment mettre les serviettes hygiéniques.
Des amies de mon frère, j’ai appris à cuisiner, laver le linge, entretenir une maison. La travailleuse sociale, une grande femme comme toi, très gentille, m’a appris a choisir mes vêtements selon la température, gérer mon budget et bien d’autres choses.
Chaque année, j’achète un billet d’avion en attendant ton appel pour que tu viennes nous rejoindre. C’était ton rêve de quitter ce pays en guerre et cesser d’entendre les bombardements et tirs de fusil qui devaient tôt ou tard tomber sur notre toit.
C’est grâce à Johnny, mon frère, que je sais tout ça. Et oui, Ibrahim s’appelle Johnny.
Majacquie